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« Dans le domaine de la santé, des outils majeurs de gouvernance seront laissés au prochain gouvernement»
dernière mise à jour : 20 04 2017 11:35


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Recherche médicale

Interview du Professeur Faiez Zannad :

« Dans le domaine de la santé, des outils majeurs de gouvernance seront laissés au prochain gouvernement»

vitasante - Actualité
Pr Faiez Zannad


Il est cardiologue et pharmacologue de formation. Professeur de médecine, de thérapeutique et de cardiologie, mais aussi docteur en biologie.  Il travaille à l’université de Lorraine à Nancy et dirige trois équipes à l’Inserm (Institut national de santé et de recherche médicale) spécialisées dans la recherche clinique. Il dirige également un service de médecine spécialisé en cardiologie, et plus spécialement l’hypertension artérielle, la cardiologie préventive et l’insuffisance cardiaque.

Il n’est pas très loin de la retraite, mais est encore très sollicité par les milieux internationaux de la recherche médicale et par les responsables tunisiens de la santé publique. Professeur Faiez Zannad est une compétence tunisienne de renommée internationale. Il a eu l’amabilité de nous accorder cet entretien dans son bureau au ministère de la Santé à Bab Saadoun.

C’est Pr Mohamed Salah Ben Ammar, ministre de la Santé, qui l’a convaincu de quitter momentanément ses innombrables responsabilités dans l’enseignement et la recherche en France et de se joindre à l’équipe du cabinet ministériel qui s’active depuis des mois à jeter les bases d’un système de santé sain en Tunisie. Mais avant de nous expliquer sa mission dans le cabinet du Ministre Mohamed Salah Ben Ammar, Pr Zannad  a parlé avec une pointe de fierté de sa contribution à la réforme du système de la recherche en France : « la recherche en santé est ce que je peux faire le mieux, en plus de mon métier de médecin cardiologue. Cela fait trente ans que je participe en France à la mise en place du système de recherche en santé et surtout la recherche médicale clinique. J’ai fait de la recherche fondamentale et j’ai contribué à la professionnalisation de la recherche clinique. J’ai conseillé des ministres en France, j’ai conseillé le directeur général de l’Inserm. Maintenant on a des structures qui sont très visibles dans le domaine de la recherche médicale, ce qui place la France parmi les premières nations dans le domaine de la recherche médicale. La contribution de la recherche clinique dans ce résultat est tout à fait visible maintenant parce qu’on a professionnalisé cette recherche clinique. Jusque là la recherche clinique se faisait par des médecins pas toujours disponibles, étant donné que leur temps est consacré aux soins, un peu à l’enseignement et, s’il leur reste un peu de temps, ils font un peu de recherche. C’est ce que j’ai appelé la ‘bricorecherche’, du bricolage dans la recherche. Il faut donner du temps de médecin pour la recherche. »

Dans quelle situation se trouve la recherche en Tunisie ? « Quand je suis venu ici, j’ai retrouvé la même situation que j’ai trouvée en France il y a trente ans. Et comme je me suis employé pendant les trente dernières années à faire évoluer le système en France, j’imagine que je peux aider à faire pousser les choses dans le bon sens ici. Voici pourquoi j’ai accepté l’invitation de M. le ministre de rejoindre son cabinet pour une durée d’un an. »

 

 

« Ma principale contribution a consisté à  changer les pratiques dans le domaine de l’insuffisance cardiaque pour l’utilisation de médicaments qui améliorent l’état de santé, mais surtout qui prolongent la vie des personnes gravement malades et qui souffrent d’une mortalité élevée. »

 

 

Pr Zannad n’a pas uniquement organisé la recherche en France, il est lui-même chercheur et a contribué à l’amélioration et au développement de médicaments distribués aujourd’hui dans le monde entier : « je suis, dit-il, chercheur de base. C'est-à-dire je produits des connaissances, je publie et, parmi les résultats les plus importants de mes travaux figure le développement de médicaments et des thérapeutiques innovantes dans le domaine de l’insuffisance cardiaque qui sont maintenant distribués dans le monde entier et qui font désormais partie des recommandations internationales. Ce sont des médicaments partiellement de mon invention, parce qu’ils existaient avant, mais je leur ai donné une nouvelle vie. C’est un peu comme l’aspirine qui soignait la fièvre et à qui on a trouvé des propriétés de lutter contre les caillots de sang dans les artères. Les médicaments qui bloquent l’aldostérone étaient utilisés comme diurétiques et à qui j’ai trouvé de nouvelles propriétés. J’ai lancé toute une série de recherches cliniques et essais thérapeutiques pour démontrer que ces nouvelles propriétés pouvaient sauver des vies et soulager des insuffisants cardiaques. Maintenant ces médicaments font partie du traitement de base des patients atteints d’insuffisance cardiaque dans les recommandations internationales. Ma principale contribution a consisté à  changer les pratiques dans le domaine de l’insuffisance cardiaque pour l’utilisation de médicaments qui améliorent l’état de santé, mais surtout qui prolongent la vie des personnes gravement malades et qui souffrent d’une mortalité élevée. Voici les résultats concrets de ma recherche. Je suis assez fier du fait que ça sert à sauver des vies aujourd’hui, à soigner les malades et à les soulager. »

Les travaux et l’activité de Pr Faiez Zannad ne se limitent pas à la France et aux institutions de recherche françaises : « oui, il y a toute une série d’autres travaux en cours. Je coordonne personnellement deux gros consortiums européens qui font de la recherche dans le domaine de l’insuffisance cardiaque pour essayer d’agir plus en amont dès le stade de la prévention. Par ailleurs,

Je voyage beaucoup, je suis invité à donner des conférences dans le monde entier, j’ai conseillé de grandes institutions de recherche comme la NIH (National Institutes of Health) aux Etats-Unis, ou la Commission européenne. Ce travail m’a ouvert des horizons extraordinaires et m’a permis de rencontrer beaucoup de monde. J’ai rencontré des chercheurs passionnants dans le monde entier, dans les domaines académiques et des industries de santé desquels j’ai beaucoup appris. Ce qui pour moi est important aujourd’hui, en dehors de ce que j’ai accompli, c’est cette expérience et ce réseau mondial de connaissances et d’experts que je peux mobiliser très vite pour obtenir des conseils, lancer des initiatives, provoquer des opportunités, et c’est ce que je veux mettre à la disposition du gouvernement actuel. »

Concrètement, comment Pr Zannad a-t-il mis sa riche expérience  à la disposition du ministère ?

« Principalement dans le domaine de la recherche de la santé. Dans le domaine de la recherche  scientifique en Tunisie, 40% des travaux sont dans le domaine de la santé. Donc si on met toutes les recherches ensemble en matière de défense, d’aéronautique, d’informatique, de l’électronique, de la technologie, si on met le tout bout à bout, on constatera que  la recherche en santé pèse à elle seule 40%. Or en retour, il faut hisser les résultats à cette hauteur de 40%. »

A la lumière des constats qu’il a faits et face à la situation peu enviable dans laquelle se trouve la recherche en Tunisie, Pr Zannad s’est retroussé aussitôt les manches : « Ma première réaction, dit-il,a été d’aller travailler avec le ministère de la recherche qui, lui, a les crédits consacrés à la recherche et, avec l’accord des ministres Taoufik  Jelassi et Mohamed Salah Ben Ammar, nous avons mis en place une commission mixte qui travaille sur ce dossier de la recherche en santé. Et la première action entreprise a été l’initiative de création de Centres de recherche clinique, qu’on appelle Centres d’investigation clinique (CIC). Le budget est prêt. L’appel à projet est lancé. On va créer quatre à cinq Centres d’investigation clinique dans les principaux CHU qui vont se charger de faire de la recherche professionnelle en vue de stabiliser des équipes performantes. Une centaine de personnes seront embauchées parmi les médecins, les pharmaciens, les biologistes, les docteurs, les doctorants. Les personnes embauchées seront formées en vue de devenir des professionnels de la recherche clinique. C’est ainsi que l’on dotera la Tunisie d’infrastructures stables, durables, professionnelles pour faire de la recherche clinique. »

 

« La première action entreprise a été l’initiative de création de Centres de recherche clinique, qu’on appelle Centres d’investigation clinique (CIC). Le budget est prêt. L’appel à projet est lancé. »

 

Oui, mais à quoi sert la recherche clinique en Tunisie ? « D’abord essayer de recueillir les informations sur l’état de la santé qui serviraient pour les décideurs à bâtir un système de soins performant, plus égalitaire, plus moderne.  Aujourd’hui, on se rend compte qu’on n’a pas les indicateurs qui sont parfois très simples. Quel est  l’état de santé du Tunisien ? Quel est le niveau de contrôle du diabète ? On sait qu’il est mauvais, mais on ne sait pas à quel point. Comment sont traités tel ou tel cancer ? Quel est le poids des méfaits du tabac en Tunisie. On n’a pas ces indicateurs simples.

 Donc la recherche en santé publique peut donner des indications sur notre système de santé, nécessaires aux prochains ministres pour prendre des décisions plus rationnelles car informées par des indicateurs fiables.

La recherche c’est aussi  de s’attaquer à des maladies proprement tunisiennes. Nous sommes aujourd’hui consommateurs de résultats de travaux de recherches faites ailleurs. Le Tunisien n’est pas comme le Chinois, n’est pas comme le Sud-Américain. Les Etats-Unis exigent que pour qu’un médicament soit mis sur le marché américain, au moins 15% des malades exposés à ce nouveau médicament pendant la recherche soient américains. Parce que les systèmes de santé sont différents, les facteurs génétiques, les facteurs liés à l’environnement sont différents. Aujourd’hui, la participation des Tunisiens à cet effort de recherche est très faible. Nous sommes consommateurs de connaissances, et non producteurs. L’objectif est de devenir acteur-producteur de connaissances. Il y a des maladies qui sont plus préoccupantes chez nous et qui sont complètement négligées par la recherche internationale. Si nous ne les prenons pas en charge nous-mêmes, nous n’aurons pas de résultats. Il y a des maladies génétiques –on a beaucoup de consanguinité en Tunisie- cardiomyopathies, des maladies infectieuses qui sont appelées tunisiennes justement parce qu’elles sont très fréquentes en raison du contexte génétique et/ou environnemental particulier en Tunisie. Mais comme ce ne sont pas des maladies courantes ailleurs, il n’y a pas beaucoup de monde qui vont investir et faire de la recherche dessus. Donc il faut qu’on utilise nous-mêmes notre potentiel pour faire cette recherche. Les organismes internationaux viennent souvent demander de l’ADN de malades tunisiens pour faire des recherches génétiques dessus. Parce que nous avons des familles très informatives de maladies rares mono-géniques. Il faut qu’on fasse nous-mêmes ces recherches. C’est dommage d’être simplement expéditeurs d’ADN. Les compétences existent, nous avons d’excellents médecins, chercheurs, biologistes et autres professionnels de la santé. Il y a même des gens qui sont au chômage, des docteurs en biologie, des docteurs en bioinformatique, des docteurs en statistiques. Il va falloir les faire travailler sur les vrais problèmes de santé.

On parle beaucoup d’Ebola, le monde commence à s’émouvoir parce qu’Ebola frappe aux portes du monde occidental. Si c’était une maladie qui s’était déclarée dans un pays occidental, la recherche mondiale aurait été mobilisée déjà avec beaucoup plus d’urgence t d’efficacité et on aurait probablement trouvé un traitement. Donc si nous ne nous  penchons pas sur les problèmes de santé qui sont les nôtres, le salut ne viendra  pas d’ailleurs. Voilà quelques une des raisons qui nous poussent à faire de la recherche clinique en Tunisie. Une autre raison importante, c’est bien sûr le déséquilibre public-privé dont on parle souvent. Comment motiver un collègue de rester dans l’hôpital public alors qu’on sait que ses revenus sont très faibles par rapport à ceux de ses collègues dans le privé. Pourtant, l’enseignement de la médecine se fait à l’hôpital. Il n’y a pas un professionnel de santé qui n’ait été formé dans un hôpital public. C’est aussi vrai pour la recherche. Donner à nos collègues dans le public de quoi former et de quoi chercher, c’est leur donner un peu d’oxygène, un espace de liberté, de créativité qui, j’espère, leur donnera envie de rester dans le domaine public. Ce n’est pas garanti, mais on leur donnera une raison de plus de croire à leur mission de service public. Voilà toutes les raisons qui nous ont poussés à créer avec l’accord des deux ministres ces Centres de recherche clinique. Les appels d’offres sont lancés.

 

« Les 16 projets montrent qu’il y a bien une vitalité, une envie et un enthousiasme, et nous avons bon espoir d’avoir quatre excellents projets qu’on va pouvoir expertiser, puis créer, financer et lancer dès le début de l’année 2015.»

 

Il y a 16 projets qui ont été déposés. On leur a demandé maintenant d’écrire un dossier très complet. Les 16 projets montrent qu’il y a bien une vitalité, une envie et un enthousiasme, et nous avons bon espoir d’avoir quatre excellents projets qu’on va pouvoir expertiser, puis créer, financer et lancer dès le début de l’année 2015.»

L’expertise nécessite une capacité d’évaluer les choses objectivement. Que pense Pr Zannad de notre système d’évaluation ? « L’un des grands charmes de notre culture méditerranéenne et orientale, mais aussi l’un de nos gros problèmes, ce sont nos relations basées sur la connivence.  Un terme qui n’est pas simple à traduire parce qu’il renvoie à l’amitié, au travail en commun, mais sous-tend aussi la collusion dans sa signification la plus négative. Quand on se rend service, on le fait le plus innocemment du monde sans être nécessairement conscient des aspects négatifs et condamnables de la collusion. Parfois, quand on se rend service, on n’est pas loin de la collusion. Cela dit, si on veut construire sur des bases solides, il faut évaluer tout ce qu’on fait sur une base scientifique rigoureuse basée sur l’excellence. Notre système d’évaluation est en progrès. Il faut l’améliorer davantage pour que ne reçoivent l’argent public et privé de la recherche que ceux qui performent. L’octroi des budgets de la recherche doit être basé sur la performance. Verrouiller davantage ce système d’évaluation, l’améliorer pour faire de l’excellence et tirer vers le haut. Voilà un autre chantier sur lequel on travaille. »

La recherche nécessite énormément d’argent. L’Etat tunisien, compte tenu de l’état désastreux des finances publiques, peut-il se permettre ou a-t-il les moyens d’investir dans la recherche ?  « L’Etat tunisien fait son travail. On dit que le montant qu’un Etat doit consacrer à la recherche, c’est 3% du PIB. Bien sûr ça varie. La Corée du sud offre près de 10% de son PIB à la recherche. En Tunisie on est à 1,25%. La règle est que la moitié des 3% viennent des fonds publics, et l’autre moitié des fonds privés. Notre gros problème en Tunisie c’est qu’il y a presque zéro pour cent d’investissement privé dans la recherche. En Tunisie, tout l’effort est supporté exclusivement par l’Etat.  On peut dire que l’Etat tunisien fait son travail. Certes,  on pourrait mieux utiliser cet argent, on pourrait mieux évaluer les performances, ne donner cet argent qu’aux personnes capables de performer. Mais la somme consacrée par l’Etat tunisien à la recherche n’est pas du tout négligeable. C’est le privé qui ne fait pas son job. »

 

 

« Je ne dis pas que les investisseurs privés sont radins ou qu’ils n’aiment pas la recherche, mais le problème est qu’ils ne voient pas nécessairement très bien à quoi cela peut bien leur servir. »

 

 

Cette critique s’adresse-t-elle à l’industrie pharmaceutique nationale? « Pas seulement l’industrie pharmaceutique, mais l’ensemble des industries. Quand on parle santé, on pense automatiquement pharmaceutique. Or, l’industrie agro-alimentaire par exemple, l’environnement, la santé et d’autres domaines encore sont concernés par la recherche. Ce que nous mangeons, ce que nous buvons, ce que nous respirons, tout cela est intimement lié à la santé. Je ne dis pas que les investisseurs privés sont radins ou qu’ils n’aiment pas la recherche, mais le problème est qu’ils ne voient pas nécessairement très bien à quoi cela peut bien leur servir. Donc il y a un effort  de sensibilisation et de pédagogie  à faire. Nous avons entrepris une discussion avec le secteur privé dans son ensemble dans l’espoir de le convaincre de jouer son rôle dans le financement de la recherche. »

Il y a un débat sur les biosimilaires, un domaine en pleine croissance. La Tunisie a-t-elle les moyens de s’engager dans cet effort de développement des biosimilaires ? Pour Pr Faiez Zannad, « les biosimilaires sont les génériques de produits biologiques. Ils ont une valeur ajoutée beaucoup plus grande que les génériques, c’est pour ça que le potentiel économique est plus important. Mais en même temps, les investissements requis sont beaucoup plus importants aussi. Le ticket d’entré est beaucoup plus complexe.  On peut faire dans son garage une molécule qui ressemble un peu à la molécule originale et la déclarer générique. J’exagère. Les choses sont plus compliquées. Mais il est infiniment plus difficile et plus complexe de fabriquer un biosimilaire, car les procédures de fabrication sont compliquées. Grossièrement, le principe est d’infecter l’ADN de cellules par un virus rendu inoffensif pour forcer ces cellules à produire des protéines. Ce sont donc des procédures biologiques très complexes et les exigences de sécurité sont très élevées. En plus, un biosimilaire n’est jamais une copie conforme. On peut avoir des génériques qui sont des copies conformes. Pour le biosimilaire, on peut se rapprocher beaucoup de l’original, mais on ne produira jamais une copie exacte.

La règlementation doit évoluer pour dire à partir de quel degré de similitude on peut dire que c’est un biosimilaire. Et j’en viens ici à votre question pour répondre : oui, l’Etat et le privé doivent beaucoup investir dans le développement de nos capacités à produire des médicaments, y compris ceux issus de la biotechnologie. Le potentiel d’exportation est énorme.  Nous pouvons produire à plus bas coûts à qualité égale et être donc très compétitifs par rapport aux grands de ce monde. L’Afrique, c’est un gros marché qui nous attend. Ce continent est oublié par les investisseurs, même si la Chine commence à s’y intéresser. Nous avons là un potentiel énorme, et nous avons ce capital de sympathie très important. Les Africains nous attendent. Monsieur le Ministre a rencontré beaucoup de responsables africains, ministres de la santé, chefs de gouvernement, ambassadeurs. Il m’a associé occasionnellement à ces rencontres. Ils nous disent tous qu’ils sont intéressés par notre savoir-faire. Ils veulent que nous accueillions leurs étudiants et leurs cadres pour les former. Ils veulent que nous recevions leurs malades dans nos hôpitaux et ils veulent de nos médicaments. Donc il faut que notre pays et notre industrie se préparent à ce grand défi.»

Oui, mais il y a un obstacle de taille : comment peut-on relever des défis aussi énormes alors que la règlementation tunisienne relative aux essais des médicaments et aux essais cliniques est archaïque, dépassée ? « Justement, nous avons un autre chantier sur lequel nous sommes en train de travailler et les résultats sont très importants. Il s’agit de la réforme des textes règlementaires qui encadrent la recherche clinique en général, et la recherche sur les médicaments et les essais cliniques en particulier. Jusqu’ici, on exigeait d’un générique de faire l’objet  de tests de bioéquivalence pour pouvoir avoir l’autorisation de mise sur le marché. Sauf que les textes protégeant les patients ne le permettent pas parce que pour faire des tests de bioéquivalence, il faut faire les essais avec  les volontaires sains. Donc c’est antinomique. Cela représente un handicap majeur pour nos industries.  M. le ministre de la Santé, avec l’assentiment du gouvernement, a signé un arrêté qui va autoriser la recherche de bioéquivalence chez le volontaire sain. On va aussi évoluer pour autoriser la recherche sur les maladies de l’enfant. On va aussi l’autoriser sur les sujets âgés qui ne peuvent pas eux-mêmes consentir et, pour les protéger, leur consentement doit être encadré par leurs familles, des tuteurs et des personnes de confiance de leur entourage.

 

 

« La Tunisie sera dotée d’une règlementation de la recherche tout à fait universelle et dont l’avantage et l’intérêt des citoyens et des patients sont assurés, tout en autorisant la recherche de bonne qualité. »

 

 

Il y a donc un texte qui va paraître dans le journal officiel et, heureusement, on a beaucoup évolué dans ce domaine là parce que cet arrêté doit être accompagné de textes d’application pour donner enfin à la Tunisie le cadre règlementaire de la recherche en santé le plus universel possible. Je dis toujours que nous avons réussi en Tunisie à faire une Constitution pratiquement universelle, il faut que nous ayons aussi des lois protégeant les malades et protégeant les personnes qui se prêtent à la recherche qui soient également dans le contexte international et  universel. Et nous sommes en train d’avancer très vite dans ce dossier. La Tunisie sera dotée d’une règlementation de la recherche tout à fait universelle et dont l’avantage et l’intérêt des citoyens et des patients sont assurés, tout en autorisant la recherche de bonne qualité. »

Ces nouveaux textes auront-ils un impact économique ? Pr Zannad ne nourrit aucun doute la dessus : « La recherche, c’est la production de connaissances, mais aussi la production de richesses. Il y’en a qui pensent, à tort, que la recherche c’est de l’argent perdu. La recherche médicale, la recherche clinique, la recherche appliquée créent des connaissances, des emplois et de la richesse. Mettre au point un générique ou un biosimilaire de qualité, l’essayer dans des conditions règlementaires et de transparence, c’est lui donner les conditions de compétitivité internationale, c’est lui donner les moyens à l’export. L’export des génériques et des biosimilaires, l’export du savoir et du savoir-faire dans le domaine de la santé, l’export de nos compétences, c’est un champ d’enrichissement énorme. C’est une chance formidable pour la Tunisie. Notre système de santé est l’un des meilleurs en Afrique, au Moyen-Orient et dans les pays arabes et musulmans. Clairement, dans ce domaine, nous avons une position de leader. Il faut donner les moyens à ce potentiel de s’exprimer.  Il ne faut pas beaucoup de choses : d’abord la confiance, ensuite les moyens dont l’octroi doit être basé sur la transparence et la performance. »

L’entretien avec Pr Zannad ne peut pas se terminer sans évoquer cette « grave urgence sanitaire internationale » provoquée par l’expansion violente et virulente du virus Ebola que docteur Tom Frieden, le patron de l’importante institution sanitaire américaine ‘Centers for Disease Control and Prevention’ (CDC), a comparé à la pandémie du sida.

Pour Pr Zannad, « La comparaison entre le sida et Ebola est exagérée. Le sida est lié à des relations sexuelles et à la transmission sanguine, et donc l’épidémie est difficile à contrôler. Ebola, c’est différent. On connaît le foyer. Le risque réside dans l’extension de ce foyer par les voyages. Déjà, en contrôlant un peu mieux les flux des personnes à partir de ce foyer, nous avons des moyens de contrôle plus importants que ceux du sida. Toutefois, les maladies infectieuses sont difficiles à contenir. Il suffit que quelques voyageurs malades se déplacent d’un pays à l’autre pour que le virus  diffuse rapidement. On l’a vu avec les premiers cas aux Etats-Unis, en Espagne, en Allemagne etc. L’inconvénient majeur est qu’il n’y a pas de traitement aujourd’hui, que le taux de mortalité est très élevé, de l’ordre de 70%, et donc il faut être prêt. »

Oui, mais est-ce qu’on est prêt en Tunisie et les autorités sanitaires ont-elles pris les mesures préventives nécessaires ?« Le ministre de la santé, en concertation avec beaucoup d’autres ministères, a fait un travail important : on a établi un contrôle aux frontières, et des préparatifs ont été pris en vue de prendre en charge le  premier cas éventuel qui se déclarerait. Ces efforts engagent particulièrement le ministère de la Santé et celui de la Défense. Il y a aussi beaucoup de pédagogie à faire. Les gens ont peur, ils craignent que le personnel de santé refuse de prendre en charge d’éventuels malades. Il faut donc expliquer aux gens qu’avec du professionnalisme, on pourrait faire face aux situations les plus difficiles, tout en espérant qu’il n’y ait jamais de premier cas en Tunisie. »

Jusqu’à quand Pr Zannad poursuivra-t-il sa mission en Tunisie ? « Avec le cabinet de Mr le Ministre, nous continuerons notre travail jusqu’à la mise en place du prochain gouvernement. C’est le compte à rebours. Nous voulons finir les dossiers que nous avons commencés. Il y a un sentiment d’urgence de finir professionnellement tous les dossiers. Personnellement je n’ai aucune ambition ni politique ni de durée puisque je reprends mon travail à Nancy à la fin du mois de février prochain, mais je peux témoigner quand même que grâce au sérieux et au professionnalisme, beaucoup de dossiers ont évolué très vite au ministère de la Santé. Des outils majeurs de gouvernance seront laissés au prochain gouvernement, des indicateurs, une politique de santé écrite pour les années 2020 et au-delà. Il y a des dossiers très élaborés basés sur un travail factuel et pas seulement sur une réflexion politique : les comptes de la santé, les statistiques, les démographies médicales, les comparaisons internationales, les plans de prévention primaires, les plans pour les soins de base, autant de dossiers très solides qui sont élaborés. Le travail accompli autour du dialogue sociétal aura des effets prolongés. Je souhaite beaucoup de courage et beaucoup de succès au prochain gouvernement. La tâche est immense, mais elle est enthousiasmante parce que les fondamentaux sont encourageants. A chaque fois qu’on reçoit dans les bureaux du ministère des ambassadeurs, de hauts fonctionnaires internationaux, on entend un terme qui revient très souvent : pas seulement le fait que la Tunisie a beaucoup fait pour la femme ou a élaboré une bonne Constitution, mais ils nous répètent que les fondamentaux en Tunisie sont sains. Cela dit, il reste beaucoup à faire au niveau de la transparence. Notre problème majeur en Tunisie est le manque de transparence, ce qui, pendant des années a encouragé la mise en place d’un système trop permissif perméable à la corruption, trop basé sur la connivence. Pour changer cette mentalité, il faut nous engager dans un travail de fond pendant des générations. Si on a des ambitions au niveau de la compétition internationale, on ne peut pas les réaliser avec le manque de transparence qui sévit actuellement dans le pays. Car le mot clé dans tout type de relation internationale, c’est la responsabilité et la transparence, deux mots qui doivent être écrits en lettres d’or dans les agendas de tous les gouvernements à venir. »    

Propos recueillis par Hmida Ben Romdhane